Au fond de la halle, derrière le plus grand banc d’écailler, un des poissonniers s’active dans des gestes précis. Plus âgé que les autres qui l'entourent, il est vêtu d’un tablier blanc et orchestre le tout discrètement. Son nom est Nino Zane. Derrière son étal, au milieu de la danse frénétique des autres vendeurs, on demande à lui poser quelques questions.
« J'habite à Burano. Plus jeune, nous vivions à huit frères et sœurs, avec notre père et notre mère, dans une toute petite maison. Quand j'étais gamin, j'allais déjà pêcher. Puis j'ai fait mon service militaire et à vingt et un ans, je suis arrivé ici. J'ai commencé avec mon oncle. Ensuite, j'ai ouvert cet étal avec mes fils. Et je suis toujours là, grâce à Dieu. »
Une cliente arrive.
« Tu m'en donnes deux de celles-là ? »
D’un geste franc, iI prend deux seiches, les pèse et les lui tend. En attendant, le fils de Nino, Matteo, nous a décortiqué des langoustines crues. Il nous tend la chaire translucide et glissante et nous invite à la gober comme ça. C’est tendre, iodé, presque sucré, et ça fond dans la bouche. Le patriarche revient.
« Depuis combien de temps êtes-vous ici ? »
« Soixante ans. »
Il marque une pause, l’air grave.
« En fait, quatre-vingt-trois ans. »
« Votre commerce était déjà aussi grand ? »
« Non. Il était plus petit. Avant, nous étions plus nombreux, puis beaucoup sont partis et ceux qui sont restés ont agrandi leur place. »
Un autre client s'approche.
« Qu'est-ce que j'avais pris la dernière fois ? »
Il sourit.
« Des soles. »
Le client acquiesce.
« Le problème, ce ne sont pas les étals qui grandissent ou non. Le problème, c'est qu'il y a de moins en moins de Vénitiens. C'est ça, le vrai drame. »
Le discours est tristement commun à beaucoup de commerçants. Un silence s’installe puis nous lui demandons quel poisson il préfère rapporter à la maison, pour alléger le ton.
« Les seiches. Les sardines. Les sardoni. Les soles. »
Il prend une cigale de la mer, dite canocchia, entre ses mains. Le crustacé étonne par ses jolies tâches et sa ressemblance frappante avec l’insecte de l’été.
« Elles sont belles en ce moment. Mais entre octobre et février, c'est autre chose. Chaque produit a sa saison. C'est pareil pour la terre. Les artichauts de Sant'Erasmo. Les asperges. Ça ne dure pas longtemps. Si on les veut vraiment bonnes, il faut les manger au bon moment. »