18/Aug/2026
Écrit par Matteo Piccolomini
Marché
Poissonnerie
Histoire de famille
Comme avant
Cuisine vénitienne

Ittica Zane : trois générations de pêcheurs au marché du Rialto

Alors que de nombreux étals se réinventent pour le tourisme, à l'Erbaria, une famille perpétue le même métier depuis soixante ans. Une rencontre qui raconte Venise mieux que bien des guides.
 Ittica Zane : trois générations de pêcheurs au marché du Rialto

Venise, Erbaria, marché du Rialto.

Beaucoup de stands sont désormais coupés en deux. D'un côté, des fruits et des légumes bien alignés. De l'autre, des sachets en plastique remplis d'improbables préparations pour risotto, des épices, des pâtes colorées et d'autres inventions destinées à remplir le panier des touristes.

Nous demandons à un vendeur pourquoi il expose toute cette marchandise.

« Des Vénitiens qui viennent ici, il n'y en a plus. Si on remplissait nos étals uniquement de produits locaux, on finirait probablement par tout jeter. »

Quelques mètres plus loin, sous les piliers de la halle principale, une autre ambiance flotte dans l’air. Les poissons encore raides de fraîcheur s’alignent sur les bancs de glace. Ici, la vie semble encore s’animer. 

Tôt le matin, les caisses arrivent. L'eau ruisselle des comptoirs en inox, une abondance d’écailles, de coquilles et de carapaces fraîches jaillissent des bâteaux sur le quai. Les couteaux frappent les planches. Les clients se saluent en dialecte vénitien et demandent au patron ce qu'ils avaient acheté la semaine précédente. Ça sent l’iode de partout.

Seau de pêcheurs par terre de couleurs avec porte verte derrière
Artichauts de Sant'Erasmo tournés au soleil avec nuances de vert et violet
Palourdes posées sur polystirène avec tablier de pêcheur et échelle
Escargots dans barquette sur la marché du Rialto
Entrée du marché au poisson en brique rouge
Seau de pêcheurs sur le marché
Seau de pêcheurs par terre de couleurs avec porte verte derrière
Artichauts de Sant'Erasmo tournés au soleil avec nuances de vert et violet
Palourdes posées sur polystirène avec tablier de pêcheur et échelle
Escargots dans barquette sur la marché du Rialto
Entrée du marché au poisson en brique rouge

Au fond de la halle, derrière le plus grand banc d’écailler, un des poissonniers s’active dans des gestes précis. Plus âgé que les autres qui l'entourent, il est vêtu d’un tablier blanc et orchestre le tout discrètement. Son nom est Nino Zane. Derrière son étal, au milieu de la danse frénétique des autres vendeurs, on demande à lui poser quelques questions.

 « J'habite à Burano. Plus jeune, nous vivions à huit frères et sœurs, avec notre père et notre mère, dans une toute petite maison. Quand j'étais gamin, j'allais déjà pêcher. Puis j'ai fait mon service militaire et à vingt et un ans, je suis arrivé ici. J'ai commencé avec mon oncle. Ensuite, j'ai ouvert cet étal avec mes fils. Et je suis toujours là, grâce à Dieu. »

Une cliente arrive. 

« Tu m'en donnes deux de celles-là ? »

D’un geste franc, iI prend deux seiches, les pèse et les lui tend. En attendant, le fils de Nino, Matteo, nous a décortiqué des langoustines crues. Il nous tend la chaire translucide et glissante et nous invite à la gober comme ça. C’est tendre, iodé, presque sucré, et ça fond dans la bouche. Le patriarche revient. 

« Depuis combien de temps êtes-vous ici ? »

« Soixante ans. »

Il marque une pause, l’air grave. 

« En fait, quatre-vingt-trois ans. »

« Votre commerce était déjà aussi grand ? »

« Non. Il était plus petit. Avant, nous étions plus nombreux, puis beaucoup sont partis et ceux qui sont restés ont agrandi leur place. »

Un autre client s'approche.

« Qu'est-ce que j'avais pris la dernière fois ? »

Il sourit.

« Des soles. »

Le client acquiesce. 

« Le problème, ce ne sont pas les étals qui grandissent ou non. Le problème, c'est qu'il y a de moins en moins de Vénitiens. C'est ça, le vrai drame. »

Le discours est tristement commun à beaucoup de commerçants. Un silence s’installe puis nous lui demandons quel poisson il préfère rapporter à la maison, pour alléger le ton. 

« Les seiches. Les sardines. Les sardoni. Les soles. »

Il prend une cigale de la mer, dite canocchia, entre ses mains. Le crustacé étonne par ses jolies tâches et sa ressemblance frappante avec l’insecte de l’été. 

« Elles sont belles en ce moment. Mais entre octobre et février, c'est autre chose. Chaque produit a sa saison. C'est pareil pour la terre. Les artichauts de Sant'Erasmo. Les asperges. Ça ne dure pas longtemps. Si on les veut vraiment bonnes, il faut les manger au bon moment. »

Couteaux pour le poisson alignés de couleur bleu rouge jaune
Pêcheur coupant les seiches sur plance blanche avec couteaux de couleur
Étal de poisson avec filet de pêche devant et seiche crue
Langoustines
Couteaux pour le poisson
Couteaux pour le poisson alignés de couleur bleu rouge jaune
Pêcheur coupant les seiches sur plance blanche avec couteaux de couleur
Étal de poisson avec filet de pêche devant et seiche crue
Langoustines

Il nous montre le reste de sa marchandise avec une énergie fière mais fatiguée. Un goéland se pose sur l'étal d'en face, il attend quelques secondes, allonge le cou, puis attrape un poisson et s'envole. Le poissonnier lui crie quelque chose en vénitien. Les clients éclatent de rire.

« Ça arrive tous les jours. »

Nous lui demandons s'il va encore pêcher. Il secoue la tête.

« Non. Beaucoup ont arrêté. En lagune, il n'en reste plus beaucoup. Aujourd'hui, presque tout arrive du marché de gros. »

Quand nous évoquons les moeche, ses petits crabes mous dont la saison deux fois par an crée sa rareté, son expression change. 

« Ils ont presque disparu. Les crabes bleus ont fait un désastre, ils ont tout mangé. La lagune a changé. »

Le bruit s’intensifie autour, du monde se bouscule pour les dernières cigales. 

« Où aimez-vous aller manger ? »

« Au Gatto Nero. Chez Ruggero. »

Il sourit.

« Là-bas, je me sens chez moi. Et à la maison, c'est ma femme qui cuisine. Plutôt des seiches ou du cagnolétto mijoté. » C'est le nom vénitien du palombo, un petit requin à la chair ferme et délicate, traditionnellement préparé en ragoût. 

« Et le samedi, je rapporte un peu de poisson à la maison et on le fait griller dans le jardin. »

La conversation se finit et le devoir l’appelle. Alors nous lui demandons une photo.

Il appelle ses deux fils, Alessandro et Matteo.

Avant de prendre la pose, le père passe le pouce sur la joue de l'un d'eux pour lui enlever une petite tache, dans un geste tendre et sévère à la fois. Nous appuyons sur le déclencheur, prenons la photo. Derrière nous, caddie à roulette dans une main et l’autre levée en l’air, une cliente s’exclame en dialecte :

« Je pourrai avoir un peu de sardines ? »

Trois générations de poissonniers se tiennent côte à côte devant leur étal familial au sein du marché aux poissons historique du Rialto
Seiches crues
Étal de poisson cru sur la glace
Stand Ittica Zane au marché du Rialto
Famille Zane
Trois générations de poissonniers se tiennent côte à côte devant leur étal familial au sein du marché aux poissons historique du Rialto
Seiches crues
Étal de poisson cru sur la glace
Stand Ittica Zane au marché du Rialto

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