02/Oct/2026
Écrit par Salomé Costagliola
Ferme
En ville
Coopérative
Pionnier

Retrouver le goût de chez soi : trois projets de fermes urbaines à Montréal

Piment Gochujang, concombre amer, basilic pourpre, corète potagère ou zaatar poussent sur le toit des immeubles et au cœur de fermes urbaines à Montréal. The Picnic Guide a parcouru la ville en une journée pour rencontrer trois de ces projets communautaires incubés par le Laboratoire d’Agriculture Urbaine.
Retrouver le goût de chez soi : trois projets de fermes urbaines à Montréal

Super Boat People 

Une étendue verte et large remplie de serres et de fleurs apparaît au milieu des immeubles. Le soleil annonce la couleur de la fin de matinée sur l’Esplanade Louvain. C’est Simon-Julien Lacroix du Lab qui nous reçoit. Il est à l’origine de nombreux projets en agriculture urbaine et de programmes d’apiculture sociale. Pour lui, la ville avait tout pour être le terrain fertile de ce type de cultures.

« Montréal a une identité culinaire forte et donc un intérêt pour l’agriculture. On a également un programme de jardins communautaires très robuste. Ils ne servent plus simplement pour s’alimenter, mais aussi comme lieu de rencontre, de mobilisation, d’apprentissage et de soutien à l’alimentation. » Il nous oriente vers la serre juste en face, où nous retrouvons Super Boat People, un collectif de personnes cambodgiennes, laotiennes et vietnamiennes au Québec. Le projet naît après la pandémie d’un besoin de recréer du lien et du constat que la diaspora peut éloigner les communautés de leurs propres cultures, histoires et pratiques culinaires. 

Micro et caméra en main, chaussures inadaptées au pied, on tombe sur Vattharya Ker, co-fondatrice. Elle est en pleine récolte du basilic thaï, un aromate au parfum anisé beaucoup utilisé dans la cuisine sud-asiatique. On sillonne ensuite les rangées d’autres végétaux : des piments jalapeños et Wiang Ping, du gochujang qu’ils utilisent pour fabriquer leur chili oil, des tomates ou des aubergines pois. Cette serre, en plus de produire une vingtaine de variétés de légumes et de fines herbes d’Asie du Sud-Est en bio, est un beau prétexte pour une abondance d'autres initiatives. Outre les ateliers cuisine et horticulture, le collectif distribue des paniers solidaires aux personnes de la communauté en situation d’insécurité alimentaire.

Plus loin, on aperçoit Charles qui s’active au milieu de lierres grimpants, dont tombent des grappes de haricots longs, verts et violets. Sur son passage, il grignote des mini-melons verts comme des bonbons. «Ce sont des cucamelons. C’est addictif». Charles avance, touche et sent tout. Il parle des plantes et du projet avec tendresse et énergie. « C’est de plus en plus important que les communautés aient accès à ces produits frais qui viennent de chez elles, et qu’elles puissent recommencer à cultiver ces aliments elles-mêmes, surtout les jeunes générations. Super Boat People permet la lutte contre la perte de ce patrimoine potager et la transmission de recettes qui vont avec. »

Fin de la visite, les chaussures sont pleines de terre et la tête d’envie de cuisiner. 

Façade bleue ornée d’une fresque abstraite noire et rouge, derrière une pergola en bois. Une personne se penche parmi des plantes à l’intérieur du bâtiment.
Allée centrale d’une serre, bordée de plantes cultivées dans des sacs noirs, sous une structure métallique et un toit translucide.
Des piments sur leur plant, dont un rouge et jaune et plusieurs verts, entourés de feuilles vertes.
Bouquets de tiges et de feuilles vertes, certains attachés avec des élastiques, dans un bac bleu.
Une personne récolte des haricots verts sur des plants grimpants dans une serre.
Une personne en salopette tient une grande poignée de haricots verts fraîchement récoltés, devant des plants de légumes.
Une main soutient un petit fruit rond vert strié de blanc, suspendu à une plante aux grandes feuilles.
Une margose orange et verruqueuse pend au milieu d’un feuillage vert dense, avec une petite fleur jaune au-dessus.
Super Boat People
Façade bleue ornée d’une fresque abstraite noire et rouge, derrière une pergola en bois. Une personne se penche parmi des plantes à l’intérieur du bâtiment.
Allée centrale d’une serre, bordée de plantes cultivées dans des sacs noirs, sous une structure métallique et un toit translucide.
Des piments sur leur plant, dont un rouge et jaune et plusieurs verts, entourés de feuilles vertes.
Bouquets de tiges et de feuilles vertes, certains attachés avec des élastiques, dans un bac bleu.
Une personne récolte des haricots verts sur des plants grimpants dans une serre.
Une personne en salopette tient une grande poignée de haricots verts fraîchement récoltés, devant des plants de légumes.
Une main soutient un petit fruit rond vert strié de blanc, suspendu à une plante aux grandes feuilles.
Une margose orange et verruqueuse pend au milieu d’un feuillage vert dense, avec une petite fleur jaune au-dessus.

Combit 

À la Centrale Agricole, rendez-vous directement sur le toit.

Le soleil est au zénith et se reflète sur les vitres des gratte-ciels aux alentours. Dans des rangées de sacs en toile de jute, plusieurs plantes dansent au gré du vent. C’est Jean-Robert Dorcil qui nous accueille en attendant que son fils Roberde nous rejoigne. Le tour du jardin se fait dans un silence qui dit pourtant beaucoup de choses. En passant dans les allées, Jean-Robert se baisse, nous sort de la terre une carotte à l’improviste, casse des cosses de petit pois, soulève une courge. Et surtout, nous montre la corète potagère, la plante cultivée en majorité ici. « Elle est très importante pour la communauté haïtienne surtout parce qu'on la consomme beaucoup durant la fête de l'indépendance du 1er janvier.»

Roberde nous rejoint et prend le relais. « Je suis arrivé à Montréal en 2025 de Haïti. Au début, j’étais abonné à une banque alimentaire qui me donnait des légumes que je ne connaissais pas. Beaucoup finissaient malheureusement à la poubelle parce que je ne savais pas comment les préparer. Je me suis dit que je n'étais sûrement pas le seul dans cette situation. Il y a plein de personnes qui viennent d'arriver ici et qui aimeraient retrouver quelque chose de leur pays d'origine. Ça fait toujours du bien de manger quelque chose qu'on connaît. L'alimentation, c'est une question culturelle.» 

Avec un collègue qui cultive déjà de la corète potagère, du piment fort et de l’aubergine africaine, Roberde imagine une coopérative sur le toit de la Centrale Agricole. Le fil rouge sera la corète.  « C’est une plante qui vient d'Asie et d'Afrique subsaharienne. Moi, je l’appelle le lalo, mais elle s’appelle aussi jute ou mouloukhia selon les cultures. Elle a un goût proche de l'épinard. Après cuisson, elle reste un peu gluante, comme le gombo. La semaine dernière, j'ai rencontré des gens du Maroc, du Congo, d’ailleurs en Afrique, chacun avait un nom différent pour le lalo mais tout le monde se retrouvait autour d’elle. » 

Sur ces mots, Jean-Robert revient à côté de nous, quelques feuilles de ladite plante dans les mains. 

« Mon père est agriculteur. Depuis mon enfance, j'ai été passionné par l'agriculture à travers ce qu'il faisait. J'ai fait des études en agronomie. C'est vraiment ma mission. L'agriculture, ça implique toutes les cultures, ça fait des ponts. L'une de mes satisfactions, c'est la réaction des gens. Ils ne savaient pas qu'on pouvait cultiver ça ici et retrouver cette saveur. Ça apporte une nouvelle dimension au droit à l'alimentation : avoir des plantes culturellement adaptées et pouvoir les cultiver et les consommer ici.» 

Deux hommes parmi des rangées de plantes cultivées sur un toit, avec des bâtiments en arrière-plan sous un ciel nuageux.
Deux mains tiennent un melon pâle encore attaché à sa tige, parmi les feuilles et les vrilles de la plante.
Jeunes plantes vertes cultivées dans plusieurs sacs de culture noirs, disposés en rangées et traversés par des tuyaux d’arrosage.
Rangées de plantes vertes cultivées dans des bacs noirs sur un toit, avec des immeubles au loin sous un ciel bleu nuageux.
Une main soulève le feuillage d’un plant de poivrons portant plusieurs gros poivrons verts.
Sur un plant au jardin, deux aubergines ovales orange striées de vert côtoient deux fruits verts et blancs rayés.
Jean-Robert et Roberde Dorcil
Deux hommes parmi des rangées de plantes cultivées sur un toit, avec des bâtiments en arrière-plan sous un ciel nuageux.
Deux mains tiennent un melon pâle encore attaché à sa tige, parmi les feuilles et les vrilles de la plante.
Jeunes plantes vertes cultivées dans plusieurs sacs de culture noirs, disposés en rangées et traversés par des tuyaux d’arrosage.
Rangées de plantes vertes cultivées dans des bacs noirs sur un toit, avec des immeubles au loin sous un ciel bleu nuageux.
Une main soulève le feuillage d’un plant de poivrons portant plusieurs gros poivrons verts.
Sur un plant au jardin, deux aubergines ovales orange striées de vert côtoient deux fruits verts et blancs rayés.

Zaatar du sud 

Le soleil tombe et rend un peu de chaleur aux vitres de l’Esplanade Tranquille, en plein centre de Montréal. Devant nous, un festival de musique électronique, un centre commercial et des chaînes de fast-food. Hiba Yassin vient nous chercher et nous guide trois étages plus haut sur le toit où elle et Hasan, son compagnon, cultivent pour Zaatar du Sud. 

« Quand nous sommes arrivés à Montréal, il y a quatre ans, nous avons tout de suite commencé dans les jardins communautaires. Hasan a toujours eu un lien avec l'agriculture au Liban. Moi j'ai aussi fait partie d’un groupe qui a créé le premier jardin communautaire au sud du pays. Nous avions beaucoup d'expérience dans l'agriculture et nous avons voulu continuer ici. C'est une manière de vivre la vie de village dans la ville et de rester connectés entre nous. » explique Hiba.

Après les végétaux d’Asie du Sud-Est et afro-caribéens, nous voici dans les terres du bassin méditerranéen : piments violets, concombres, thym du sud du Liban, mûrier, tomates, corète potagère (ici appelée mouloukhia) et autres légumes du soleil. Le tout est vendu en brut ou directement cuisiné. La star, c’est surtout le zaatar, fabriqué de manière artisanale avec un savoir-faire traditionnel. Le mélange ancestral repose sur quatre ingrédients simples : le thym (aussi appelé zaatar), le sel, le sumac et le sésame. Le thym est d’abord cultivé puis mis à sécher. Traditionnellement, au Liban, on le concasse ensuite à la main, à l’aide d’un marteau en bois, plutôt qu’à la machine. Une méthode qui permet de préserver des morceaux entiers et de mieux libérer les arômes, là où les procédés mécaniques tendent à les altérer.

« Le zaatar apporte beaucoup de souvenirs. Au Liban, pendant la saison, tu peux entendre le bruit du marteau partout. Une des raisons pour lesquelles nous avons décidé de cultiver le zaatar et la mouloukhia ici, c'est que les personnes qui voyagent depuis le Liban essaient souvent d'en rapporter avec elles. Mais à l'aéroport, ils sont pris pour du cannabis et finissent à la poubelle. Ici, on peut donc la produire fraîche, sans attendre que quelqu'un nous en apporte » plaisante Hasan. 

Lorsqu’ils commencent à faire goûter à des membres de leur famille et à leurs amis, tous sont surpris par la qualité, le goût et les arômes. « Si on peut cultiver sur un balcon, au milieu de la ville, avec de la musique forte autour de nous, alors tout le monde peut le faire. Vous avez vu combien on a d’abeilles ? Ça fait partie de ce en quoi on croit. Avoir une parcelle de terre dans la ville, c'est une richesse. C’est aussi ce qui me donne le plus de joie dans mon travail : être dehors, toucher le sol et voir les résultats de mon travail. C’est sacré. »

De plus en plus de personnes en dehors de leur communauté découvrent aussi ce qu'ils cultivent. « Quand on dit aux gens qu'on produit à quelques minutes du métro, ils commencent à s'intéresser davantage à ce que l’on fait. Certaines personnes voient un plant de maïs pour la première fois de leur vie. » raconte Hiba. 

L’heure de la récolte pour le marché fermier du lendemain a sonné. Il faut s’activer avant que la nuit tombe. En repartant, Hasan et Hiba nous chargent les bras d’épis de maïs frais, de piments, de fleurs comestibles et d’aromates. En bas, sur l’esplanade, le festival bat son plein. Les gens se rassemblent, commencent à danser, sans se douter un seul instant qu’en haut de ce toit, se dessine l’avenir d’un monde nouveau. 

Immeubles modernes au coucher du soleil, dont une façade à balcons rouges et jaunes éclairée par la lumière, derrière une végétation dense.
Une main tient une branche de piments violets parmi des feuilles vertes dans un jardin.
Feuilles de chou frisé vert bleuté aux bords très ondulés, couvrant presque entièrement le cadre.
Deux longs piments, l’un orange et l’autre jaune pâle, pendent d’un plant aux feuilles vertes dans une jardinière bleue.
Des tournesols jaunes aux grandes feuilles vertes poussent devant la façade grise d’un immeuble aux fenêtres étroites.
Buisson dense aux feuilles pourpres et aux épis de petites fleurs violettes, avec une foule et des structures blanches floues à l’arrière-plan.
Un homme et une femme tiennent des légumes fraîchement cueillis dans un potager fleuri, devant un immeuble moderne portant une enseigne partiellement visible « DÉVELOPPEMENT ».
Potager sur un toit devant un bâtiment portant l’inscription « MAISON DU DÉVELOPPEMENT DURABLE », avec des immeubles en arrière-plan.
Immeubles autour du rooftop
Immeubles modernes au coucher du soleil, dont une façade à balcons rouges et jaunes éclairée par la lumière, derrière une végétation dense.
Une main tient une branche de piments violets parmi des feuilles vertes dans un jardin.
Feuilles de chou frisé vert bleuté aux bords très ondulés, couvrant presque entièrement le cadre.
Deux longs piments, l’un orange et l’autre jaune pâle, pendent d’un plant aux feuilles vertes dans une jardinière bleue.
Des tournesols jaunes aux grandes feuilles vertes poussent devant la façade grise d’un immeuble aux fenêtres étroites.
Buisson dense aux feuilles pourpres et aux épis de petites fleurs violettes, avec une foule et des structures blanches floues à l’arrière-plan.
Un homme et une femme tiennent des légumes fraîchement cueillis dans un potager fleuri, devant un immeuble moderne portant une enseigne partiellement visible « DÉVELOPPEMENT ».
Potager sur un toit devant un bâtiment portant l’inscription « MAISON DU DÉVELOPPEMENT DURABLE », avec des immeubles en arrière-plan.

Articles liés

Portraits
Touffe dense de pleurotes gris et crème cultivés sur des blocs disposés sur des étagères métalliques.
Silence, ça pousse
La Centrale Agricole n’indique pas à première vue que la vie l’habite de partout. Bâtiment en béton, grandes portes vitrées, rideaux en plastique, ascenseurs de service et dédale de couloirs où le bruit des pas résonnent. Pourtant, c’est ici qu'est incubée une vingtaine de projets agricoles urbains. De la torréfaction du café à la pisciculture, en passant par la culture de micro-pousses et l’élevage d'insectes. Ce matin-là, le rendez-vous est pris avec Virginie Boivin. Par message, la présidente de la Centrale et productrice en chef de l’atelier de champignons Big Bloc nous l’a dit : c’est la course. Septembre est un mois chargé car la ville de Montréal organise Ferme en ville, une série de rencontres autour de l’agriculture urbaine.
Storytelling
Trois générations de poissonniers se tiennent côte à côte devant leur étal familial au sein du marché aux poissons historique du Rialto, à Venise
Ittica Zane : trois générations de pêcheurs au marché du Rialto
Alors que de nombreux étals se réinventent pour le tourisme, à l'Erbaria, une famille perpétue le même métier depuis presque un siècle. Une rencontre qui raconte Venise mieux que bien des guides.
Portraits
Les deux propriétaires devant leur coopérative Cisternino
Cisternino : un bout de la botte à Paris
Un pas dans la boutique et c'est le dépaysement. Ça parle avec les mains, ça parle italien, Carlo et Martina s'activent derrière la vitrine pour servir les parisiens les plus italiens de la ville, et vice versa. La conversation s'engage à même le comptoir, en essayant de ne pas trop penser à tous les excellents produits qui nous entourrent pour rester concentrés. 
Carte
Favoris